RÉCIT DE LA REPRÉSENTATION DU 17 JUILLET 1984 DE “ WERTHER ” AU PALAIS GARNIER

    Par Placido Carrerotti

        Ci dessous le compte-rendu d'opéra le plus drôle que j'ai jamais lu, on s'y croirait ! L'original se trouve sur le forum de Forum Opéra. Je laisse donc le clavier au meilleur des critiques, PC alias Placido Carrerotti :

RÉCIT DE LA REPRÉSENTATION DU 17 JUILLET 1984
DE “ WERTHER ” AU PALAIS GARNIER.

         En avril, les spectateurs de Garnier avaient eu le bonheur d’assister aux débuts du grand Alfredo Kraus, dans son rôle fétiche de Werther, à l’âge raisonnable de 58 ans... C’était mieux que rien, Horne, Norman et quelques autres attendent toujours de faire leurs débuts à Garnier !
         Ce furent des soirées triomphales (j’en avais vues sept !).

         Mais Kraus et Terrani n’avaient pas que des admirateurs : “ils n’ont plus l’age du rôle ”, “ le timbre de Kraus est moins beau que celui de Pavarotti ”, “ Terrani n’articule pas très bien ”, et ceux-ci attendaient avec impatience la reprise de juillet où devaient figurer Neil Shicoff et Tatiana Troyanos.

        Comme d’habitude (à l'époque), Shicoff fut malade, ce qui donna à un Alain Vanzo, dans une forme olympique, l’occasion d’une dernière et émouvante apparition.

         Mais le 17, il n’y avait ni Vanzo disponible ni quelque autre ténor d’envergure : en catastrophe (tout plutôt que rembourser !) on dut se résoudre à faire appel à un dénommé John Brecknock, connu de rares amateurs pour avoir été le Don Ottavio d’une version sutherlandesque de “ Don Giovanni ” (avec variations à profusion : miam !) dirigé par Richard Bonynge au Met dans les années 70.

         Le pauvre ténor était affligé du pire chevrotement que j'ai jamais entendu (à côté Blake, c’est Alfred Deller) : “ jeuheuheuheu neuheuheuh saihaihaihaihai sihihihihih jeuheuheuheu veiheiheiheihei-yeuheuheuheu ouhou sihihihihih jeuheuheuheu rêhêhêhêhê-vanhanhan-cohohohohreuheu ! ! ! ”. En fait de rêve, c’était plutôt un CAUCHEMAR !
        Bonne pâte, le public ne contesta pas, l’intervention de Werther étant courte au premier acte, on pouvait mettre cette méforme sur le compte de l’émotion.

       Après l’entracte, il fallut se rendre à l’évidence : le deuxième acte serait de la même eau.

      Qu’allait faire Tatiana ?
      Il ne serait pas dit que cette annuleuse professionnelle verrait son titre lui échapper au profit de Shicoff : elle refusa donc de revenir pour les actes 3 et 4.

       Le spectacle aurait pu s’arrêter là : mais il aurait fallu rembourser.

       Le second entracte s’éternisait à l’étonnement des spectateurs qui n’avaient toujours pas été mis au courant : après une heure d’attente, nous fûmes inviter à retourner dans la salle et l’annonce fut faite devant le rideau, suscitant un éclat de rire général dans la fosse d’orchestre : “Madame Troyanos souffrante sera remplacée par Madame Hélia T’Hézan ”.

        TA TA TA TSOIN ! ! !

       Même ceux qui l’ont entendue dans la marquise de la “ Fille du Régiment ” de Favart (cf. le CD Anderson/Kraus) ne peuvent tout simplement IMAGINER les dégâts.

      Probablement réveillée dans son pavillon de banlieue alors qu’elle venait de s’endormir devant “ Derrick ”, elle arrivait sans connaître la production, sans avoir chanté le rôle depuis des décennies (et sans avoir chanté du tout depuis des années d’ailleurs), la voix froide, ne pouvant compter sur un partenaire tout aussi défaillant : bref ! Toutes les conditions de la catastrophe étaient réunies.

        Ne maîtrisant plus un vibrato à mi-chemin entre les sirènes de l’Occupation et l’alarme d’une Golf GTI, elle s’acharna sur l’air des lettres puis massacra tout autant celui des larmes.

       Prudemment, le chef Gabriel Chmurra enchaîna ces airs pour éviter toute manifestation intempestive du public.
        Grave erreur !
        En cela, il ne faisait qu’aggraver la frustration de celui-ci.
        Une odeur de meurtre régnait dans la salle : n’ayant pu s’en prendre à T’Hézan, le public allait se déchaîner sur Brecknock à l’issue du lied d’Ossian.
        Mais, avec un sang froid digne d’un footballeur professionnel, Chmurra sentit le danger : ne laissant pas une seconde de répit, il enchaîna la fin du “ Pourquoi me réveiller ” avec le duo.

      Pendant ce temps là, dans la fosse, c’était la chasse au canard !

       C’était trop …

       Les trompettes couaquaient à qui mieux mieux pour tenter de détourner l’attention des chanteurs, quand dans le crescendo “ Loin de nous rien n’existe et tout le reste est vain ”, quelqu’un se mit à crier “ PLUS FORT L’ORCHESTRE ! ALLEZ ! PLUS FORT ! ENCORE PLUS FORT ! ” et un autre “ ALBERT ! ALBERT ! ”

      Le crescendo se conclut par un vigoureux “ TSOIN ” suivi d’un silence …

       "AFFREUX ! AFFREUX !"
       "JE N’AI JAMAIS VU UN SCANDALE PAREIL !"
       "ALBERT !"
       "SORTEZ !
"

    “ Quoi ! Moi, dans ses brahahahahaha ! ” (1ère tentative)

      "MAIS SORTEZ, ON VOUS DIT !"
      "T’AS APPRIS À CHANTER CHEZ LES CHÈVRES !"
      "ALBERT ! ALBERT !"
      "HOU ! HOU !"

     “ Quoi ! Moi, dans ses brahahahahaha ! ” (2ème tentative)

       "SORTEZ ! "
       "ALBERT ! "
       "HOU ! HOU ! "

    “ Quoi ! Moi, dans ses brahahahahaha ! ” (3ème tentative)

      "HOUHOUHOUHOUHOUHOUHOUHOUHOUHOUHOUHOUHOUHOUHOU ! ! !  !!!"
       "ALBEEEEEEEEEEEEERT !"

        Le spectacle dut s’arrêter en attendant que les hurlements se calment.

       Le reste fut une longue agonie :

       “ Vous ne me verrez pluhuhuhu !

         "TANT MIEUX ! "

      “ C’est vous que je fuis, vous me désepéréhéhéhéhé

       "ALBEEEEEEEEERT !"

     “ Adieu ! Adieu ! Pour la dernière fouahahahahaha

       À ce moment Werther tapait du poing sur la porte par où Charlotte venait de s’enfuir : mais c’était une toile peinte et tout le décor se mit à osciller dangereusement suscitant de nouveau rires et quolibets !

          Werther reprend :
      “ Rien … Pas un mot … Elle se tait

       "FAIS-EN AUTANT !"

       Puis des spectateurs se mirent à quitter la salle un peu partout, faisant grand bruit avec leur siège : "BONNE SOIRÉE, MADAME !" "OH ! MAIS JE NE VAIS PAS TARDER À VOUS SUIVRE, MONSIEUR !"

       Une dernière intervention (sans doute la meilleure) conclut le dernier acte :

       “ Tout ! Oublions tout ! ”  
         "C’EST PROMIS !"

          Il n’y eut qu’un salut.

          Et le plus beau, c’est que le 17 juillet 1984, C’ÉTAIT LA SAINTE CHARLOTTE !
Et en effet, ce fut sa fête …

Placido Carrerotti

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